Les origines de la photographie

Par Laurent Poggi


C

omposé des racines grecques « photos » (lumière, clarté) et « graphie » (peindre, dessiner), le mot « photographie » signifie donc étymologiquement peindre avec la lumière. On doit l’invention du mot à un Brésilien d’origine française, Hercule Florence, en 1833. Le principe optique de la projection d'images dans une chambre noire est connu depuis des siècles. Il a été utilisé par les astronomes afin d’observer les éclipses, et par certains artistes peintres pour dessiner des paysages. Au XVIIe siècle, la chambre noire est devenue portable et l’image, projetée sur une plaque de verre poli au travers d’une lentille, s’est faite plus nette et bien plus lumineuse.

En 1822, le français Nicéphore Niépce a eu l'idée de remplacer l'écran par une plaque photosensible enduite de produits chimiques, sur laquelle l'image pouvait rester imprimée — il a ainsi réalisé la première photographie de l'histoire, représentant un paysage de campagne un peu flou, cliché obtenu après des heures de pause.

Née de la rencontre de l'optique et de la chimie, cette technique n’a depuis cessé d’évoluer, avant de céder la place aux techniques numériques.


Du sténopé à la camera oscura

Camera oscura.

 

On suppose généralement que c’est à un Chinois, Mo Ti, que reviendrait le mérite de la première expérimentation d’une forme de chambre noire vers 470 – 391 av. J.-C.

En 384-322 av. J.-C., le principe de la chambre noire était déjà connu du monde antique. Aristote a ainsi décrit la projection d’une éclipse solaire sur le plancher d’une salle obscure au travers d’une petite ouverture : les rayons du soleil pénétraient par le trou situé dans la paroi et projetaient alors une image inversée. Dans Problèmes, il écrit : « Tout objet placé en face d’une boîte entièrement fermée et percée d’un trou se reflète, renversé sur le fond de cette boîte ». Aristote utilisait le terme « sténopé », de « stenos » (étroit) et « ope » (trou) — et pas encore celui de « camera oscura » (chambre noire). Notons au passage qu’en anglais aujourd’hui encore, sténopé se traduit par « pinhole », trou d’épingle.

L’optique

Entre 1015 et 1021 : le savant perse Ibn al-Haitham — aussi appelé Alhacen ou Alhazen —, considéré comme le père de l’optique moderne, a décrit le principe du sténopé, utilisant le terme « locus obscurus », lieu obscur. Auteur de divers ouvrages sur l’optique, il a prouvé l’idée d’Aristote selon laquelle la lumière arrive dans l’œil, formant alors l’image sur le cristallin (Traité d’optique, 1015-1021).

Vers 1250, le savant anglais Roger Bacon a décrit l’utilisation d’une chambre noire pour l’observation des éclipses solaires.

En 1508, Leonard de Vinci a fait un parallèle entre le fonctionnement de l’œil et le principe des sténopés dans Codex Atlanticus. Il aurait été le premier à suggérer que la chambre noire pouvait s’avérer utile pour l’artiste afin de reproduire la nature, des villes ou des paysages pittoresques.


Léonard de Vinci, étude dans le « Codex Atlanticus », 1508.


En 1544, un dessin, considéré comme l’un des premiers ainsi obtenu, a été publié par Frisius Rainer Gemma dans De radio astronomica & geometrico liber. Ce savant a utilisé un sténopé pour observer l’éclipse solaire qui avait lieu cette année-là.



Frisius Rainer Gemma, 1544.



Vers 1542, l’Italien Girolamo Cardano a ajouté une lentille à la chambre noire.

En 1558, Giovanni Battista della Porta a publié une description complète de la technique de la camera oscura dans Magia Naturalis, technique qu’il a nommé « cubiculum obscurum ». Della Porta suggérait lui aussi d’utiliser ce procédé comme support au dessin. On rapporte qu’il a fait construire une vaste chambre obscure dans laquelle il faisait asseoir des invités. À l’extérieur, un groupe d’acteurs donnait une représentation dont les spectateurs pouvaient voir les images sur le mur de la chambre. Ces images auraient tellement effrayé les spectateurs que, pris de panique, ils se seraient enfuis. Jugé pour crime de sorcellerie, Della Porta aurait été relâché peu de temps après.

Dans la seconde édition de sa Magia Naturalis, en 1589, Giovanni Battista della Porta a ajouté une lentille dans la description du procédé. Son traité a sans doute fortement contribué à faire connaître le principe des camera oscura, et demeure l’un des ouvrages scientifiques les plus connus du XVIe siècle.

C’est, enfin, en 1604 que le terme « camera obscura » semble apparaître pour la première fois, chez l’astronome allemand Johannes Kepler, qui aurait découvert ce dispositif en lisant l’ouvrage de Della Porta. Kepler parlait aussi de « camera clausa » (chambre close) dans Ad Vitellionem Paralipomena.

Planches de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1763.


Au cours des XVIe et XVIIe siècles avec les développements de l’optique, on est littéralement passé de la chambre noire à des boîtes noires munies de lentilles et de miroirs — placés à 45 degrés pour remettre l’image à l’endroit — de sorte à créer des appareils portatifs permettant de dessiner à l’extérieur, face au motif.







Première photo, Nicéphore Niepce, 1826.







La chimie

Il restait cependant à fixer ces images, parlons donc des chimistes.

Au Ier siècle après J.-C., Marcus Vitruve décrit dans son De architectura (livre VII, chapitre 9) que la couleur du cinabre, un matériau destiné à peindre les bâtiments, passe d’une teinte roussâtre au noir lorsqu’il est exposé au rayons du soleil ou à l’éclat de la lune. Surtout, il décrit alors des procédés pour fixer cette décoloration avec des cires.

Il a pourtant fallu attendre 1826, pour que Nicéphore Niépce parvienne enfin à fixer la première image, en négatif, avec du chlorure d’argent — mélange de nitrate d’argent, de chlorure de potassium et de gélatine — et de l’acide nitrique. Il a réalisé les premières images positives en 1822, avec du bitume de Judée étalé sur des plaques de verre. Avec ce procédé, la durée de pose était cependant de huit heures.

La première photographie au monde a été réalisée en 1826, après dix années de recherches, selon un procédé photochimique sur étain et sur verre. Cette photographie historique représente une vue de la cour de la demeure du physicien à Saint-Loup de Varennes. Le temps d'exposition a été si long — 8 heures — que le soleil s'étant déplacé, la lumière semble provenir de deux directions différentes.

Louis Daguerre, l’associé de Nicéphore Niépce, a prolongé les recherches après la mort de ce dernier, et breveté alors le DAGUERRÉOTYPE : ce procédé à base de iodure d’argent prenait quelques minutes seulement et l’image était révélée par des vapeurs de mercure puis fixée avec des sels marins. Peu à peu améliorée, cette invention a permis de réduire les temps de pose à une ou deux minutes seulement.

En 1839, l’État Français a dévoilé le secret de la photographie et fait acquisition de l’invention, contre une rente versée à Louis Daguerre et au fils de Niepce. La « loi sur la photographie » a alors été votée le 7 août 1839.









Daguerréotype, 1839.







Entre 1841 et 1860, l’Anglais William Talbot a mis au point un procédé négatif-positif, le CALOTYPE, permettant de produire plusieurs tirages « positifs » à partir d’un « négatif » papier unique : la base de la photo argentique moderne.

En 1851, les Français Désiré Blanquard-Evrard et Hippolyte Fockedey ont prolongé le procédé et lancé la première imprimerie photographique — 400 à 500 photographies par jour.

En 1888, Georges Eastman a lancé le premier appareil de la marque KODAK, un appareil photo simplifié et enfin portable : un rouleau de pellicule remplaçait les plaques sensibles, un négatif de 100 vues. Il suffisait de retourner ensuite l’appareil à l’usine pour recevoir le négatif développé, les tirages et un appareil chargé de nouveau. Le tout pour l’équivalent de 25 € : « You press the button, we do the rest » (appuyez sur le bouton, nous faisons le reste).

Eastman Dry Plate Co. : « Folding Pocket Kodak », 1897.


Progressivement, la mesure automatique de la lumière et l’autofocus ont perfectionné les appareils photo. La mise au point de procédés fixant de plus en plus rapidement et durablement les images, a permis de réduire la taille des films et des appareils, comme le LEICA lancé en 1925.

Leica (« Leitz Camera ») : prototype « Ur-Leica » (O. Barnack, 1914).


En 1947, l’Américain Edwin Land a mis au point un appareil à développement instantané, le POLAROID.

Polaroid, 1947.



La photographie couleur

C’est en 1889, avec l’invention d’un procédé basé sur le principe de la trichromie, que Louis Ducos de Hauron a réalisé les premières photographies en couleur. Son invention consistait à superposer trois clichés noir et blanc réalisés avec des filtres rouge, vert puis bleu. Cette technique étant difficile à mettre en œuvre, la photographie couleur est restée confidentielle jusqu’à l’invention de l’AUTOCHROME en 1910 par les frères Lumière. L’autochrome était un procédé direct utilisant la fécule de pomme de terre sur des plaques de verre. Les temps de pose prenaient toujours plusieurs secondes, et l’appareillage demeurait lourd.

Kodachrome originale (1938).

La couleur est devenue populaire à partir du milieu des années 1930, avec, les premières pellicules couleur Kodachrome et Agfacolor, rapidement suivies par d’autres marques. À la même époque, le cinéma mettait au point le « technicolor », qui donnait une nouvelle dimension aux westerns, aux superproductions et aux dessins animés fabriqués dans les studios de Hollywood.

Sony, Digital Mavica, prototype de 1981.

Sony, Digital Mavica.

Enfin, l’ère numérique a débuté en 1981, avec le premier appareil à disque magnétique réutilisable, le « MAVICA » (MAgnetic VIdeo CAmera) de Sony.